[Furyo] Merry Christmas Mr. Lawrence, ou comment apprendre le japonais en un temps record
FURYO*, sortie: juin 1983, réalisé par Nagisa Oshima avec David Bowie, Tom Conti et Ryuichi Sakamoto, adaptation d'un roman.

Intitulé « Merry Christmas Mr. Lawrence » dans sa version originale, Furyo est un film de guerre assez singulier. Pas la moindre image de bataille, quasi huis clos dans un camp de prisonniers anglais au Japon lors de la Seconde Guerre Mondiale, c'est, plutôt qu'un film d'action (il ne se déroule pas grand chose à bien y regarder), un film tourné vers la psychologie et les sentiments. Adeptes de Rambo, passez votre chemin!
Pour résumer brièvement la trame générale, un soldat britannique, le major Celliers, est fait prisonnier par les Japonais et s'avère être un prisonnier de guerre bien insoumis à ses geôliers. Rien de bien extraordinaire dans la substance dirons-nous, mais le génie ne se situe pas dans ce vague scénario, qui n'est que prétexte à un discours multiple, bien plus profond, empreint de poésie mais parfois aussi de rudesse. Il n'est pas question de dénoncer les torts d'une nation ou d'une autre lors de la guerre mais plutôt d'exposer la confrontation de deux cultures totalement différentes, leurs rapprochements et leurs oppositions (on note par ailleurs les origines du réalisateur, Nagisa Oshima).
Le colonel Lawrence, qui sera à l'origine du titre du film, est un soldat-interprète britannique, qui va servir de fil conducteur entre les quatre personnages principaux, qui sont Lawrence lui-même, le major Celliers, pour ce qui est du côté britannique, ainsi que Hara et le capitaine Yonoï du côté nippon. Ces personnages vont régulièrement interagir, mais très vite on verra apparaître deux « couples » bien distincts, Lawrence/Hara et Celliers/Yonoï. On note d'ailleurs que le film s'ouvre sur le visage de Hara et se cloturera de la même manière, bien qu'il ne soit pas le personnage principal.
La présence et la profondeur psychologique de ces protagonistes sont en grande partie pour le succès du film à mes yeux, c'est pourquoi je vais dire un mot de chacun d'eux:
- La particularité de Lawrence est de jouer le rôle de pont entre les deux armées, mais surtout les deux cultures, en tant qu'interprète. Il est le seul individu qui comprenne les deux camps, leur langage et leur mentalité, ce qui lui confère une position relativement objective, voire neutre (cf: scène du gyo, il est le seul à respecter cette pratique). Il est pourtant le personnage le plus passif, son rôle n'est axé presque uniquement que sur la parole. Il est également le plus philosophe de tous.
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Celliers est quand à lui un personnage bien plus actif, il joue principalement sur la gestuelle et les regards dans l'ensemble de l'œuvre. Pour preuve la scène au tribunal militaire où il se dénude partiellement face à Yonoï afin de lui montrer ses plaies, scène par ailleurs particulièrement sensuelle, se déroulant dans un silence plein de tension, pas un mot n'est prononcé jusqu'à ce que Yonoï, visiblement troublé, ne lui ordonne de remettre sa chemise. De la même manière, le chapitre que le DVD intitule le « simulacre morbide », passage durant lequel Celliers met en scène ses derniers gestes de condamné, n'est ponctué que par quelques mots de celui-ci. La musique, dont je toucherai un mot un peu plus tard, vient renforcer que l'effet tragicomique de cette gestuelle simulée, mais reste discrète. Par ailleurs il est intéressant de noter que Celliers est le seul dont le passé soit illustré en images, alors que Lawrence, lui, ne fera que raconter ce qu'il a vécu. En effet, détail récurrent, on apprend que Celliers avait un frère bossu et qu'il l'a abandonné à son sort, notamment à un bizutage particulièrement sévère (dans lequel certains voient une forme de viol collectif, ce qui, au regard des la violence psychologique et physique de la scène, peut paraître cohérent). Là encore, l'action, ou plutôt l'inaction du personnage joue un rôle primordial. La caméra recule et nous montre sur la moitié gauche de l'écran le bizutage, ainsi que sur la droite, isolé derrière un mur, le jeune Celliers, ne faisant pas un geste pour aider son petit frère. Ces flashbacks viennent contraster avec la situation présente de Celliers, qui est celle d'un prisonnier de guerre. Ils se déroulent en milieu champêtre, ensoleillé et ouvert, alors que le camp est relativement clos et sombre (beaucoup de scènes se déroulent la nuit mais la scène des baisers sur la joue est en extérieur sous un soleil de plomb). Cette exposition de son passé permet d'expliquer ses motivations ainsi que son comportement marginal. La relation complexe qu'il a eu avec son frère va faire écho à celle qu'il entretient avec Yonoï.
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Yonoï, justement, est un personnage taciturne également, mais beaucoup plus posé et calme que Celliers. Représentant du Japon ancestral, image même du samouraï dévoué à sa cause et son pays, il est empreint d'une noblesse et d'une dignité immense. C'est cette image, virile et immaculée, qui va contraster avec la puissance de ses sentiments pour le major britannique. Dès leur rencontre le trouble se lit dans le regard de ce capitaine, il semble totalement désemparé par cet homme farouche, bien qu'il soit un responsable militaire ferme et responsable face à tous les autres soldats. A bien des reprises il va se retrouver déstabilisé par celui qu'il prend pour un « esprit malin » (référence aux croyances populaires nippones, encore très présentes). Sa raison s'efface au contact du chaotique et imprévisible Celliers, qui va, par provocation, jusqu'à manger des fleurs (mes excuses à tous les adeptes de salade de fleurs...), refuser de se battre contre lui, l'embrasser sur la joue... En bref, rien de très guerrier ni de très masculin, alors que les valeurs japonaises en sont les glorifications. La tension qui va naitre très vite entre Yonoï et le major est palpable, elle se joue à travers des regards échangés, des situations ambiguës et des silences. Elle peut être perçue comme un amour inavoué, notamment du coté du Japonais, chose qui sera confirmée à la fin lorsque l'on apprend par Lawrence que Yonoï a fait mettre la mèche de cheveux qu'il avait coupé à Celliers sur un autel, peu avant sa mort. Cet acte rapporté est la concrétisation de cet amour platonique et contemplatif, une sorte d'aveu sur un lit de mort de ce qui ne pouvait être énoncé à haute voix. Avant cela, l'expectative et l'ambigüité règnent car le capitaine du camp nippon adoptera un comportement tiraillé entre sentiments et devoir. Son intérêt pour ce britannique insoumis apparaît comme incongru et ses subordonnés le lui reprochent (on le taxe de « sentimentalisme » à un moment du film), cependant il finira par laisser sa raison prendre le dessus en punissant Celliers, taisant ainsi cet amour qu'il sait impossible. Dès l'instant où l'on comprend ces sentiments, le tragique de la situation nous saute aux yeux, faisant de Yonoï l'incarnation d'une nouvelle Phèdre masculine pour lequel le spectateur a de la compassion (du moins en eus-je), prisonnier de la guerre, des codes et de sa culture, alors que Celliers paraît, quand à lui, bien plus libre dans ses sentiments.
- Enfin Hara, personnage le moins attachant de prime abord, est l'incarnation des valeurs japonaises les plus éloignées de nos habitudes occidentales et un homme d'apparence rude. Ce n'est qu'une fois desinhibé par l'alcool que sa facette humaine survient et qu'il fait preuve pour la première fois de compassion en sauvant Lawrence et Celliers de la mise à mort, leur souhaitant dans des éclats de rire « Merry Christmas! » (scène mémorable). C'est à la toute fin, à la veille de sa mise à mort, lors de sa dernière rencontre avec Lawrence, qu'il sera le plus touchant. Souriant et philosophe, il se dit prêt à mourir mais ne comprend pas pourquoi il doit le faire car il n'est, finalement, pas différent des autres soldats... Absurdité de la guerre, la situation est, quatre ans plus tard retournée, mais cette fois Lawrence, désormais en position de force, ne pourra lui souhaiter à son tour un Joyeux Noël.
Par le biais de ces quatre personnages ce sont plusieurs grands thèmes qui sont abordés sous différents angles:
- D'une part la divergence des deux cultures. On sait combien le Japon conserve un particularisme très fort, dans sa mentalité, ses traditions et ses valeurs, alors que les soldats anglais sont les effigies du système occidental, plus « universalisé ». Le gyo, les cérémonies de harakiri et autres sont autant d'exemples qui restent totalement incompris des prisonniers, en dehors de Lawrence. Il existe comme un mur d'incompréhension entre les deux camps qui, mutuellement, ne cherchent pas à le franchir. Il n'y a guère que Hara et Lawrence qui ont quelques échanges sur le sujet, sans pour autant parvenir à s'entendre. La vision de la mort et l'honneur notamment sont au coeur des divergences. La barrière de la langue est, quand à elle, aussi un obstacle majeur, d'où le rôle crucial de l'interprète (toutefois il faut noter que Yonoï parle l'anglais, ce qui est très amusant à entendre par ailleurs). On remarque de plus que dans la scène finale d'adieu entre Lawrence et Hara, ce dernier a appris l'anglais, ce qui montre peut être que la relation qui a pu naitre entre Yonoï et Celliers a semé les germes de l'entente entre les deux camps, du moins des germes de compréhension. L'avantage de cette œuvre est qu'elle n'a pas de parti pris, la parole est donnée de la même manière aux deux cultures, dans leurs aspects négatifs comme positifs, évitant ainsi le manichéisme.
- D'autre part l'homosexualité qui est illustrée à travers deux exemples, celui d'un soldat hollandais « violé » par son garde coréen (on ne sait pas réellement s'il était consentant ou non, Hara indique seulement qu'il « s'est laissé violé » et son suicide lors de l'exécution de ce garde laisse à croire que les choses étaient un peu plus compliquées...) ainsi que celui de Yonoï et de Celliers. Le premier exemple donne à voir une relation honteuse et contre nature, ce sur quoi s'accordent Japonais et Anglais (Hara, de même que les pairs du Hollandais se moquent de celui-ci) mais le second illustre une passion inavouable d'une grande beauté et pleine de sensualité. Il est à noter qu'aucune présence féminine ne fait son apparition, l'univers de Furyo est, tout comme la guerre, exclusivement masculin. Ce thème de l'homosexualité, pourtant épineux, est abordé avec beaucoup d'efficacité, brutalité et humiliation d'un côté, tact et poésie de l'autre. C'est le moment que je choisis pour mentionner la grande qualité des interprétations de David Bowie ainsi que de Ryuichi Sakamoto, tous deux stars musicales androgynes, dont le jeu est, du moins dans ce film, totalement subjuguant. Un duo envoutant de finesse et de tension, soutenu par une musique non moins envoutante, composée par Ryuichi Sakamoto en personne. Musique présente par intermittence, douce et délicate, soutenant une ambiance oppressante, l'ensemble faisant de Furyo un film marquant et singulier.
Il y aurait encore probablement beaucoup à dire sur cette œuvre mais il est nécessaire de rester dans le cadre d'un simple article de critique, c'est pourquoi je m'arrêterai là. Je conclurai donc en saluant les prestations, tant des acteurs que du metteur en scène. Lui-même Japonais, il a su prendre le recul nécessaire pour faire un film objectif et philosophique sur la guerre et son absurdité, sur la confrontation de cultures différentes, voire opposées, mais également sur l'amour dans sa complexité et ses implications. Un film touchant et probablement intemporel.
*Furyo : nom donné aux prisonniers de guerre par les Japonais.